Dim09242017

Last updateSam, 07 Fév 2015 11pm

ppub

 

 

ppub

L’Eglise africaine exige une bonne gouvernance des Etats

Les chrétiens de la République démocratique du Congo devaient participer jeudi 16 février à une marche, finalement interdite par le gouvernement. Cette initiative destinée à réclamer un État plus juste fait suite à plusieurs interventions vigoureuses des épiscopats africains dans le jeu politique. Dans certains pays, la position des Églises reste toutefois marquée par une proximité avec le pouvoir en place.

eg

Les mots claquent, sans appel. « Il fallait se lever contre l’institutionnalisation du mensonge et l’assassinat de la vérité »,  assène le P. Sylvain Kalamba-Nsapo, théologien congolais installé à Bruxelles, pour justifier la marche à laquelle devaient participer jeudi 16 février ses compatriotes à Kinshasa avant son interdiction par le gouvernement. 

Cette manifestation de grande ampleur était organisée par la Conférence épiscopale de la République du Congo pour protester contre les irrégularités « graves »  qui ont entaché les élections législatives et présidentielle du 28 novembre 2011. « Il est de la mission prophétique de l’Église de rassembler tout son courage pour montrer qu’elle est capable de prendre position et d’assumer ses responsabilités dans la société. Sans mollesse ni contradictions »,  poursuit le P. Kalamba-Nsapo, tout aussi directement..

Comme au Congo, l’Église catholique du Sénégal a décidé de s’impliquer directement dans le jeu politique, à l’occasion de l’élection présidentielle du 26 février. Face au trouble engendré par la candidature du président sortant Abdoulay Wade, 85 ans – une candidature jugée anticonstitutionnelle par l’opposition –, les évêques sénégalais ont plaidé le 19 janvier « pour un respect strict de l’esprit et de la lettre de la Constitution ».  

CRITIQUES CONTRE WADE AU SÉNÉGAL

Le secrétaire de la Conférence épiscopale sénégalaise, le P. Jacques Aimé Sagna, dénonce également les « dérives de tout genre, le recours à l’argent facile et à la corruption, au favoritisme et au laxisme, à la violence et à l’impunité, au manque de respect de la personne humaine et de ses droits »  qui affectent, selon lui, le Sénégal depuis des années. Dans le même temps, le cardinal Théodore Adrien Sarr, archevêque de Dakar, reproche ouvertement au gouvernement de ne pas s’être assez mobilisé pour la paix en Casamance. Mardi, le P. Alphonse Seck, vicaire général du diocèse de Dakar et secrétaire exécutif de la Commission Justice et Paix (CJP) a annoncé que 850 observateurs seraient déployés sur l’ensemble du territoire pour contribuer à un « vote tout à fait sincère »  et à un scrutin sans contestation. Dans cet esprit, la CJP a entrepris une campagne de sensibilisation, symbolisée par un document, des tracts et des affiches qui appellent à une élection « honnête et sans corruption ».  

APPEL À RÉSISTER À L’APPEL DU « POUVOIR ET DE L’AVOIR »

Ces deux initiatives traduisent concrètement la déclaration ferme lancée à l’issue de la première Assemblée plénière de la Conférence épiscopale d’Afrique de l’Ouest qui s’est tenue en Côte d’Ivoire du 23 au 29 janvier. Sans ambages, les 150 représentants anglophones, lusophones et francophones de l’Église catholique ont demandé « instamment »  à leurs dirigeants politiques « de voir leur fonction comme un appel au service plutôt qu’une occasion de faire usage de la force brutale, de l’égoïsme effréné et de la corruption ».  Une prise de position qui est à l’unisson des déclarations de certaines conférences épiscopales africaines, ces derniers mois, comme si le Synode pour l’Afrique, à Rome en octobre 2009, suivi du voyage du pape au Bénin en novembre dernier leur avaient insufflé une nouvelle vigueur. Au Nigeria, le cardinal Anthony Okogie, archevêque de Lagos, et Mgr John Onaiyekan, archevêque d’Abuja, n’ont pas hésité à dénoncer la politique économique du gouvernement, alors que le pays était en proie, en janvier, à une contestation massive contre la suppression brutale de la subvention pétrolière. Réagissant aux violences dont sont victimes les chrétiens nigérians depuis Noël, les deux prélats se sont aussi opposés à tous ceux qui appellent à la vengeance, jugeant publiquement que ces violences ne relèvent pas d’une guerre de religion. 

LE POUVOIR POLITIQUE CONTESTÉ AU BURKINA-FASSO ET AU GABON

De même au Burkina Faso, alors que le débat fait rage sur l’éventualité d’une révision de la Constitution permettant au président Blaise Compaoré de se représenter à l’élection présidentielle de 2013, Mgr Philippe Ouédraogo, archevêque de Ouagadougou, indiquait à la fin du mois de décembre que les évêques s’y opposaient. Le 12 décembre, c’est la Conférence des évêques catholiques du Burundi qui contestait les arrestations arbitraires et de nombreux cas d’exécutions extrajudiciaires. « Nous dénonçons de toutes nos forces ceux qui ont décidé de garder le pouvoir, ou de l’arracher par la violence et la guerre »,  martelait son président, Mgr Gervais Banshimiyubusa, évêque de Ngozi.S’il s’est manifesté à plusieurs reprises dans l’actualité récente, cet engagement fort de l’Église en faveur de la bonne gouvernance s’inscrit dans une tradition déjà ancienne.

UN ENGAGNEMENT QUI REMONTE AUX ANNÉES 1990

 « Au début des années 1990,  note Yves Lefort, l’ancien chargé des Grands Lacs et de Madagascar du Secours catholique, l’Église africaine a pris part au vent de liberté et de justice qui soufflait sur le continent. Après la chute du mur de Berlin et à la suite du discours de  La Baule de François Mitterrand en 1990  (sur la démocratisation des régimes en Afrique), un élan démocratique s’est levé en Afrique. Et l’Église y a pris sa part. De nombreuses conférences nationales ont été dirigées par des évêques : au Zaïre – nom porté alors par la République démocratique du Congo –, au Togo, au Gabon, au Bénin. À Madagascar, le Conseil des Églises chrétiennes a joué aussi un rôle important dans le processus électoral de l’île en 1991. »  Si les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances soulevées à l’époque, en premier lieu parce que le pouvoir politique a repris l’initiative comme le maréchal Mobutu au Zaïre, la pression de l’Église n’a pas été nulle. Au Cameroun, le cardinal Christian Tumi, aujourd’hui à la retraite, demeure une voix écoutée qui n’a pas hésité à protester contre les conditions de la réélection en novembre du président Paul Biya.Qu’en est-il de l’épiscopat aujourd’hui en place dans ce pays ? Les critiques récurrentes contre son attitude disent bien que l’Église africaine n’a pas partout le même comportement vis-à-vis du pouvoir en place. C’est dans le souci de « provoquer » les évêques camerounais que le P. Ludovic Lado, jésuite, vice-doyen de la faculté de sciences sociales et de gestion de l’Université catholique d’Afrique centrale a décidé de leur adresser une vigoureuse « lettre ouverte » publiée dans deux journaux du pays. 

REMONTRANCES

 « Comme corps, vous n’avez jamais dit un seul mot publiquement pour soutenir l’opposition et la société civile qui s’évertuaient à demander un système électoral plus équitable,  écrivait-il. Vous avez préféré garder le silence pour ne pas gêner le régime en place où certains d’entre vous ont de précieuses et généreuses relations. »  Aujourd’hui, le P. Lado persiste, malgré les remontrances dont il a fait l’objet. Car il garde un souvenir cuisant de la « cérémonie œcuménique organisée au lendemain de la prestation de serment du président et qui s’est soldée par un hymne national » . « J’avais le sentiment douloureux,  explique-t-il, que notre Église était bien trop collée à ce gouvernement contestable. Or, on l’a vu en Côté d’Ivoire, quand le régime en place tombe, le peuple s’en prend aussi à l’Église quand il a le sentiment, justifié ou non, d’une trop grande proximité. »  À l’entendre, sa lettre ouverte lui a valu de nombreux soutiens, « de la moitié des évêques comme de très nombreux laïcs ». « Ce qui se passe au Congo n’est pas encore envisageable chez nous. Mais cela m’a donné raison et cela a sûrement empêché que je sois démis de mes fonctions. »  

BLOG COMMENTS POWERED BY DISQUS